Crise migratoire : le dessous des cartes par Elise Vincent

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Elise Vincent, auteur de «La Vague», livre enquête sur la question des migrants, revient pour le FigaroVox sur trois ans de crise migratoire. Elle décrit l'envers du décor de cet évènement historique, la logique de l'État et ses rouages.

Élise Vincent est journaliste au Monde depuis plus de dix ans. Elle a couvert les questions d'immigration à partir de 2010, avant de rejoindre le pôle police-justice en janvier 2015. Son livre, La Vague, la France face à la crise migratoire (2014-2017) vient de paraître aux éditions Des Equateurs.

Quelques 2 800 migrants ont été évacués, il y a tout juste une semaine, de la porte de la Chapelle, puis mis à l'abri dans des gymnases. Le gouvernement a annoncé dans la foulée, mercredi 12 juillet, un vaste plan pour tenter de répondre à la problématique de l'asile et des flux migratoires. Comment en est-on arrivé là?

Si on parle des migrants de La Chapelle, les raisons sont multiples. Mais la principale, c'est que le campement humanitaire qui a ouvert ses portes à Paris, en novembre 2016, a atteint ses limites capacitaires. Il était prévu pour un flux de 50 à 80 arrivées par jour. Or rapidement, les 100 arrivées quotidiennes ont été dépassées. Avec la recrudescence saisonnière des tentatives de traversée de la Méditerranée - la mer étant plus calme à partir du printemps - la situation n'a fait que s'aggraver. Sous le quinquennat de François Hollande, des pas importants ont été faits en matière d'accueil des migrants. Le nombre de places d'hébergement a été multiplié par quatre. La création des centres d'accueil et d'orientation (CAO) aussi, partout sur le territoire, a été une petite révolution en soi dans la gestion des flux, même si les conditions d'hébergement sont rustiques. Tous les acteurs concernés savaient néanmoins que ce système allait vite toucher ses limites.

Peut-on dire que Paris s'est transformé en «Calais périphérique»?

Oui et non. Le démantèlement de la «jungle» de Calais en novembre 2016 et le verrouillage des voies de passages clandestines sur le littoral de la Manche par le renforcement des contrôles ont mécaniquement engendré un effet de report sur Paris. Mais le phénomène nouveau qui a pris des proportions inégalées jusqu'à présent, c'est le nombre de personnes relevant du règlement «Dublin» parmi les migrants. C'est-à-dire des migrants qui ne peuvent pas, en principe, demander l'asile en France, et sont censés retourner dans le premier pays d'Europe qu'ils ont traversé pour que leur demande soit examinée. Plus de 70 % des personnes mises à l'abri lors de la dernière évacuation le 7 juillet étaient dans ce cas. Une partie d'entre elles étaient des «déboutés» du droit d'asile venus d'Allemagne. D'autres simplement des migrants dont les empreintes digitales ont été prises à leur arrivée par la mer, généralement en Grèce ou en Italie. La mise en place des «hotspots» dans ces deux pays à partir de février 2016 a accéléré ce phénomène. La prise d'empreintes y est désormais quasi systématique, alors qu'avant, beaucoup de migrants passaient entre les mailles du filet. La difficulté, c'est que la Grèce et surtout l'Italie - devenue la principale voie d'entrée en Europe depuis l'accord euro-turc de mars 2016 - sont objectivement dans l'incapacité de gérer toutes ces demandes. La loi permet bien, au cas par cas, de ne pas appliquer le règlement «Dublin», et donc d'octroyer l'asile ou un titre de séjour à certains migrants. Cela a été fait à plusieurs reprises ces dernières années, notamment lors du démantèlement de la jungle de Calais. Mais aujourd'hui on est au bout d'un système. Les gens tournent en rond.
Nicolas Sarkozy était très abrasif dans ses prises de positions. Mais d'un point de vue strictement comptable, Hollande a mené une politique plus « dure » que lui en matière d'expulsions.

Comment l'Etat peut-il maîtriser ce genre de situation? Comment expliquez-vous son impuissance apparente?

Le plan présenté par le gouvernement prend le parti d'une ligne très dure envers les «déboutés» du droit d'asile. Il prévoit notamment la création de «pôles spécialisés» en région pour les migrants relevant de «Dublin», avec le développement de l'assignation à résidence. Apparaît aussi en filigrane, l'envie d'une diplomatie très offensive afin d'obtenir plus d'efficacité dans les accords de «réadmission» ou les éloignements vers des pays tiers. Mais rien ne dit que ces initiatives fonctionneront. Le droit des étrangers est très encadré. Par ailleurs l'un des principaux freins aux expulsions c'est le défaut de «laissez-passer» consulaires. C'est-à-dire un document au moyen duquel un pays reconnaît son ressortissant et accepte de le reprendre sur son sol. Or de plus en plus de pays s'y refusent. Le monde change, les rapports de forces s'inversent.

Ceci étant, il faut aussi comprendre que l'exécutif organise parfois lui-même sa propre impuissance. Comme je le montre dans le livre, choix a toujours été fait, ces dernières années, de ne jamais trop anticiper les arrivées migratoires. Et ce, par crainte de «l'appel d'air». Le système a donc toujours été sous-dimensionné ou organisé a minima. Et ce, sous la droite comme sous la gauche. Dans les milieux policiers ou préfectoraux, on considère que cela fait partie des «signaux» nécessaires à envoyer aux filières d'immigration pour dissuader les départs et que la situation serait pire s'il n'y avait pas cette fermeté.

Dans votre livre «La Vague», vous racontez trois ans de crise migratoire «vu de l'intérieur». Qu'est-ce qui vous a le plus marqué?

Le moteur de cette enquête était de comprendre comment un exécutif et ses principaux responsables politiques, avaient géré, en interne, au sein des cabinets ministériels, dans les préfectures, la hiérarchie policière, ce tournant de l'histoire migratoire récente. La France n'a été paradoxalement touchée que par ricochet en termes de nombre d'arrivées. Dans des proportions bien moindres que l'Allemagne ou les pays frontaliers de la Syrie (Liban, Jordanie, Turquie). Mais très vite, il a été visible que ce que l'on a appelé la «crise migratoire» prenait l'appareil d'Etat par surprise, et c'est ce «choc» intérieur, cette obligation de bouger les lignes malgré l'inertie du paquebot Etat et de son administration qui m'a intéressée. On s'était beaucoup penché jusque-là sur le sort des migrants, mais on avait peu prêté attention à ceux qui étaient aux manettes. L'enquête n'a pas toujours été simple, le sujet étant très sensible. Mais je pense avoir réussi à retracer avec précision ce qui s'est joué, avec le parti pris de raconter ces trois ans sous la forme d'un récit chronologique très séquencé.

Certains accusent justement la gauche de gouvernement d'avoir failli durant cette période. D'autres au contraire, d'avoir renié ses valeurs? Qu'en pensez-vous?

Je ne pense pas que le mot «failli» soit approprié. On analyse trop souvent l'efficacité politique à l'aune des discours. Nicolas Sarkozy en particulier, était très abrasif dans ses prises de positions. Mais d'un point de vue strictement comptable, François Hollande a mené par exemple une politique plus «dure» que lui en matière d'expulsions. Elles ont augmenté sous son quinquennat, je le montre dans le livre. Sur le plan des «valeurs», c'est une affaire de conviction, mais il est évident que la gauche de gouvernement a adopté une ligne bien plus pragmatique que ce que pouvait laisser entrevoir le parti socialiste lorsqu'il était dans l'opposition.
C'est un défi de civilisation parce qu'une civilisation digne de ce nom ne peut pas se résoudre à fermer les yeux sur autant de morts en mer ou de misère sur ses trottoirs.

Le Front national a fait campagne sur les questions des frontières. Est-ce absurde d'imaginer leur retour?

C'est absurde dans le sens où elles n'ont jamais disparu. C'est une idée reçue. L'espace Schengen, contrairement à ce que dit le FN, n'a pas gommé les frontières. Même les experts de la police aux frontières (PAF) que j'ai pu rencontrer - peu suspects de laxisme - le disent… Les contrôles aléatoires aux points frontaliers depuis 1985 ont bien plus d'efficacité que les ancienne gardes statiques. Ils sont plus durs à contourner, plus imprévisibles. Une situation tellement vraie, qu'à l'exception des points clés de Vintimille et de Calais, le nouvel enjeu pour la PAF depuis avril 2016, c'est le maillage de l'intérieur du territoire plutôt que la concentration des moyens uniquement sur les lignes extérieures.
La question du «retour» des frontières se pose plus pour les limites extérieures de l'Europe. On a construit l'Europe sans s'en soucier vraiment, car tels n'étaient pas les enjeux à l'époque. Il est néanmoins vain d'espérer maîtriser un jour entièrement 42 000 km de côtes maritimes et plus de 7 500 km de frontières terrestres. Plusieurs «murs» ont déjà été construits à différents points, avec les drames qu'on connaît, sans succès. Même si le sort de la Libye était réglé et les morts en Méditerranée évités, l'histoire migratoire actuelle, telle qu'elle est en train de s'écrire, oblige à penser la frontière de façon beaucoup moins binaire. La politique de «dissuasion» qui se dessine en creux du plan présenté par le premier ministre Edouard Philippe relève de cette analyse. Il n'est toutefois pas le premier à tenter cette approche.

Quelle est la responsabilité de l'Europe dans cette crise migratoire?

Une grande partie du sujet migratoire échappe à l'Europe en réalité. Ce n'est pas elle qui est à l'origine des conflits partout dans le monde - même si on peut critiquer l'interventionnisme de certains États membres comme la France. Ce n'est pas elle non plus qui réglera d'un claquement de doigts, le fossé entre les taux de croissance économique du continent africain et la maturité politique de ses États. La faute de l'Europe tient plutôt aux failles de son processus de décision. Bien trop lent face aux drames - même si des efforts ont été faits - et très imprégné par des principes de «realpolitik» comme je le raconte dans ce livre pour lequel j'ai aussi rencontré un certain nombre d'acteurs européens. On le voit avec le mécanisme de relocalisation des migrants. Deux ans après l'idée initiale de le lancer, il ne fonctionne toujours pas, ou si peu.

Vous insistez, dans votre livre, sur la frilosité des responsables politiques vis-à-vis de l'opinion publique. Comprenez-vous cependant l'angoisse des classes populaires concernant les conséquences de l'arrivée des migrants?

Ce livre ne veut donner de leçons de morale à personne. C'est même une contrainte d'écriture très forte que je me suis imposée. L'idée est de donner à voir, à penser, chacun juge selon ses convictions. Ce que je montre à ce titre, c'est comment la «menace» que peut ressentir une partie de l'opinion vis-à-vis de l'immigration, est en réalité entretenue à son corps défendant par l'Etat. Par souci de ne pas attiser les extrêmes, chaque décision est prise dans la crainte permanente, paralysante presque, d'avouer une relative impuissance à contrôler totalement les migrations. J'ai des exemples de contorsions politiques presque à chaque chapitres. Le discours d'Edouard Philippe, en ce sens, mercredi 12 juillet, malgré la dureté des annonces, marquait un relatif changement de pied en la matière et une certaine humilité.

Vous soulignez la «percolation» entre migration et terrorisme. Pourquoi celle-ci a-t-elle été niée? Est-il possible de l'éviter?

Elle n'est pas niée. Mais il ne faut pas confondre. La «percolation» dont je parle est celle qui a vu, à partir de 2014-2015, un certain nombre de djihadistes emprunter les voies de circulations européennes (aériennes notamment) pour rejoindre la zone irako-syrienne et revenir ensuite par la route migratoire ouverte entre la Turquie et la Grèce. Les migrants ne sont pas des terroristes. Cette «percolation» a toutefois eu des conséquences importantes en termes d'organisation des services de sécurité. Les failles étaient identifiées depuis longtemps, depuis l'affaire Merah en 2012, mais les attentats du 13 novembre ont servi de levier politique pour faire adopter un certain nombre de mesures bloquées jusque-là. La France, au lendemain de la tuerie du Bataclan, a par exemple obtenu le feu vert discret de la commission européenne pour effectuer dans tous les aéroports, des contrôles d'identité approfondis des ressortissants européens. Une disposition qui n'est formellement entrée en vigueur au plan européen que le 7 avril dernier.

Diriez-vous au final que la France et l'Europe vont devoir relever un défi de civilisation?
C'est un défi de civilisation parce qu'une civilisation digne de ce nom ne peut pas se résoudre à fermer les yeux sur autant de morts en mer ou de misère sur ses trottoirs.
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