Interview - El Hadj Aboubacar SOMPARE: « Alpha Condé ne s’est jamais mêlé de mouvements violents contre la Guinée »

L’ex président de l’Assemblée nationale guinéenne, El Hadj Aboubacar Somparé a reçu, mercredi 2 Novembre dernier, l’équipe de Guineenews Tv à son domicile privé. Au cours de cette rencontre, plusieurs sujets d’actualité ont été abordés. Son absence de la scène politique, le parti de l’unité et du progrès (P.U.P), le rôle des coordinations dans le jeu politique, les législatives à venir, la crise libyenne et bien d’autres sujets. El hadj Aboubacar Somparé est également revenu sur la date du 22 décembre 2008, période à laquelle le président Lansana Conté a trépassé. Il explique dans cette interview, les raisons pour lesquelles, il n’a jamais assuré l’intérim du président Conté dont il était pourtant le dauphin constitutionnel.

El hadj bonjour!

Bonjour M. Serge

Quelle est votre actualité aujourd’hui ? On le sait depuis la tentative échouée d’assumer la vacance de pouvoir, vous êtes absents de la scène politique. Qu’est ce qui explique cela ?

Je milite au sein de mon parti, mais je consacre l’essentiel de mon temps à la rédaction de mes mémoires. Je crois qu’à un moment donné, un homme doit pouvoir faire halte, faire le bilan de sa vie, et peut être, retracer les péripéties les plus intéressantes pour les générations à venir. C’est ce que je suis en train de faire maintenant.

A côté de cela, de quoi est ce que vous meublez vos journées ?

Je m’occupe de mon parti, c’est tout ! De temps en temps, je vais au siège, chaque fois qu’il y a une activité, je me mêle de cela. Et le plus clair du temps, je me retire pour me consacrer à mes mémoires.

Le parti, ce mot revient à plusieurs reprises, Je suppose que vous parlez du PUP, le parti de l’unité et du progrès…

Exactement ! Le parti de l’unité et du progrès.

Vous en êtes le président aujourd’hui ?

Non ! Il y a un président, c’est M. Moussa Solano, élu par le dernier congrès. Moi je suis simplement membre du bureau politique national du parti. C’est-à-dire, la direction nationale du parti.

Revenons au PUP, le parti de l’unité et du progrès. A la dernière présidentielle, vous étiez candidat. M. Solano était également candidat à cette élection. Cela a amené l’opinion à avancer qu’il y avait division au sein du PUP, vu que vous êtes partis en rang dispersé à cette présidentielle. Qu’est ce qu’il en est exactement ?

Non, le parti a désigné un seul candidat à l’élection présidentielle. C’était moi. Solano était président du parti. J’ai accepté de conduire la liste du PUP pour ne pas que le parti meure, puisque généralement en Afrique quand le chef de la majorité disparaît, le parti a tendance à disparaître. J’ai voulu faire la démonstration que ce n’est pas le cas pour le parti de l’unité et du progrès. C’est pourquoi je me suis présenté.

Aujourd’hui, quelles sont les activités du parti, de quoi est ce que vit le parti ? A l’époque on savait que c’est le général Conté qui avait les moyens, disons les moyens de l’Etat qui était là. Aujourd’hui qui sont ceux qui soutiennent le parti ?

Les moyens de l’Etat, c’est trop dit. Le président de la République était un président-paysan. Il cultivait beaucoup et les recettes qu’il gagnait dans son champ, il consacrait ces recettes à l’entretien de notre formation politique. Mais cela, il ne le faisait qu’aux grandes occasions. Le reste du temps, c’est le parti qui se prenait en charge.
J’ai été secrétaire général de 1997 jusqu’en 2002. Eh bien moi, j’assurais le fonctionnement du parti par mes propres moyens. C’est-à-dire la cotisation évidemment et les ressources accidentelles que je pouvais gagner par-ci par-là avec les donateurs.

Apparemment le PUP est inactif sur le terrain. On entend plutôt parler de ceux qu’on qualifie ici de grands partis. Je veux parler peut-être de l’UFDG, du RPG, du parti de Sidya Touré. Le PUP, on n’entend pas trop parler.

Oui ! Je vous ai dit que quand le président disparaît, son parti a tendance à disparaître. Nous sommes un peu frapper par ce cancer-là malheureusement. Et il y a une question de leadership au niveau des différentes zones d’implantations du parti. Le parti était majoritairement implanté en basse Guinée et en forêt.
Aujourd’hui, vous savez, le communautarisme est en train de gagner du terrain, si bien que la forêt a privilégié, a préféré ses ressortissants au détriment de notre parti. Et en basse Guinée, il y a une guerre de leadership que vous êtes censés savoir. C’est ce qui fait que le PUP reçoit la partie congrue, puisque nos bailleurs de fonds se sont dissipés plus ou moins.

Vos bailleurs de fonds se sont dissipés…

C’est-à-dire que ceux qui acceptaient jusque là de nous aider à financer le parti, plusieurs ont quitté parce qu’ils ne voient plus de perspectives quand le chef de l’Etat n’est pas là pour distribuer les places.

Qui sont ces bailleurs de fonds ?

Les opportunistes, il y en a toujours en Afrique. Vous savez, en vérité en Afrique, le dispensateur de biens, c’est l’Etat. Quand le chef de l’Etat a un parti, il contient plusieurs militants certes. Mais il y a plusieurs clients aussi, des opportunistes qui viennent chercher une place. Eh bien quand le chef de l’Etat n’est plus là, ces gens là s’éloignent. C’est ce qui arrive maintenant au PUP.

Tout à l’heure vous parliez de dissidence au niveau de la basse côte, et récemment des cadres se sont réunis et ont décidé de choisir Kassory Fofana comme tête de liste pour la prochaine législative. Que pensez-vous de cela ?

Non, je vous dis qu’il y a une guerre de leadership. Il y a le groupe de Kassory certes, mais il y a également Sidya Touré, il y a Mamadou Sylla, il y a aussi Abraham Bouré et tant d’autres au niveau de la seule basse Guinée. Ce qui crée des problèmes au niveau de l’électorat. Nous sommes en train de travailler actuellement à trouver une sorte d’unité d’action.

Donc pour l’heure vous n’avez pas de position, pas de regard sur ce que je peux appeler crise au sein de la basse côte ?

Moi je me mets au dessus de tout cela pour essayer de racoler les morceaux. Mon expérience me condamne à jouer à l’arbitre plutôt qu’au partisan. Ainsi donc, j’essaie de rapprocher les différentes positions pour que l’on puisse s’exprimer en une position unique. Même pas au niveau de la région, mais au niveau d’une formation politique. Parce qu’aujourd’hui, la charte des partis politiques autorise des candidatures individuelles ou privées. Donc, nous n’avons pas l’obligation de nous regrouper au sein d’un seul parti. Seulement, dans la mesure du possible, il faut amoindrir la lutte intestine entre les frères, pour ne pas embarrasser nos électeurs.

L’autre chose qui intéresse aujourd’hui les Guinéens, c’est de savoir ce qui s’est réellement passé en décembre 2008, à la mort du général Lansana Conté. Je le disais tout à l’heure, vous étiez à l’époque, le dauphin constitutionnel. Vous devriez en principe, assurer la vacance du pouvoir, mais vous n’avez jamais assuré son intérim. Que s’est-il réellement passé ce jour ?

Le 22 décembre 2008, le chef de l’Etat s’est éteint à 18 heures. A 19 heures, le médecin traitant qui le suivait est venu m’informer. Je suis allé directement à l’assemblée (Ndlr, au siège du parlement) pour inviter le Premier ministre, le chef d’Etat major de l’armée. En concertation, les ministres nous ont trouvé là, ainsi que les grands officiers de l’armée.

Maintenant, le président de la cour suprême était invisible. C’est à cause de lui que la communication du décès a retardé jusqu’à minuit et quelques. Ce n’est que vers minuit que nous avons pu le voir. Et les militaires étaient déjà dans leur préparation depuis très longtemps. Ils ont ménagé simplement la vie du président Lansana Conté. C’est pourquoi, ils n’ont pas fait de coup d’état bien avant. Ils étaient prêts pour cela.

Maintenant évidemment, le groupe qui a déclenché le coup d’état n’a pas eu le temps de se préparer très bien. C’est au dernier moment qu’il y a eu ralliement autour d’eux. Mais les militaires dans leur ensemble en avaient ras- le- bol. Il y’ avait un groupe qui était fidèle, il y a un autre qui voulait faire un coup d’état depuis très longtemps. Nous le savions. Depuis 2001-2002 qu’il y a eu des troubles en Guinée, une certaine instabilité, eh bien, les militaires étaient prêts à prendre le pouvoir. Ils ont ménagé le chef de l’Etat. Donc dès que celui-ci est mort, évidemment, les velléités ont fait jour. C’est ainsi qu’on a empêché la continuation constitutionnelle du pouvoir en Guinée. C’est dommage parce que ça nous met toujours en retard.

Vous parliez tout à l’heure du fait que le président de la cour suprême était invisible. Quelque part, c’est ce qui a fait que vous n’avez pas assuré l’intérim du président…

C’est ça ! S’il était présent, dès 20 heures on aurait annoncé le décès du président. Mais on ne l’a pas retrouvé, nous ne l’avons retrouvé que vers minuit. C’est pourquoi la publication du décès du président est intervenue très tardivement. Je crois vers minuit trente, une heure du matin. C’est à cause du président de la cour suprême, je le dis clairement.

Aujourd’hui vous lui en voulez pour cela ?

Pas du tout ! Je ne lui en veux pas. Il a ses raisons pour lesquelles il n’a pas voulu se faire voir.

Les analystes disent aussi que ce n’était pas la seule occasion de constater la vacance de pouvoir. Bien avant sa mort, le président Conté était grabataire. Et à cette période, on pouvait déjà constater la vacance du pouvoir…

Vous savez la constitution est assez claire là-dessus. On dit, en cas d’empêchement majeur du chef de l’Etat, le président de l’assemblée nationale constate et saisit le président de la cour suprême. Et c’est celui-là qui prononce la vacance du pouvoir. Ce n’est pas le président de l’assemblée hein ! C’est le président de la cour suprême qui annonce la vacance du pouvoir.

Mais qu’est-ce que c’est que l’empêchement majeur ? Le chef de l’Etat, il était malade certes, mais il recevait les délégations étrangères. Il discutait avec les syndicats, il discutait avec les partis politiques, Il discutait avec ses ministres. De quelle manière peut-on décréter alors qu’il y’avait un empêchement majeur ? Ce n’était pas évident.

Nous revenons à l’actualité, vous connaissez le pays. Vous le dites si bien,’l’expérience au service du renouveau’, c’était votre slogan de campagne. Je le rappelle, vous étiez candidat à la dernière présidentielle. En ce moment même, le président Alpha Condé procède à des nominations au haut niveau dont des anciens proches du président Lansana Conté. Comment se fait-il qu’El hadj Somparé qui connaît bien le pays réponde absent de ce pré-carré ?

Ecoutez ! Ça c’est de la discrétion du chef de l’Etat. C’est lui qui sait pour quelles raisons, il nomme un tel ou un autre. Pour le moment, je crois qu’il n’a pas besoin de moi. S’il a besoin de moi, un jour il me fera appel. Je ne m’en offusque pas, je ne m’en formalise pas. En tout cas ce qui est sûr, j’ai une certaine expérience de la Guinée. Ça c’est certain.

En sourdine, nous apprenons qu’entre le président et vous, ce n’est pas trop le grand amour… Est-ce que cela est vérifié ?

Quel président ?

Le président Alpha Condé

Ah non ! Ça ce n’est pas vrai. Alpha Condé est un frère à moi, il est né à Boké comme moi. Depuis toujours, nous entretenons de bonnes relations. Même quand j’étais ambassadeur à Paris, il n’y avait pas de relations directes entre nous. Mais, ce que je peux dire à son actif, il ne s’est jamais mêlé de mouvements violents contre la Guinée.

Parlant de Boké, cette ville, pardon disons cette préfecture a été choisie pour accueillir l’année prochaine les festivités marquant le cinquante quatrième anniversaire de l’indépendance de la Guinée. Vous qui connaissez bien Boké…

C’est un choix heureux pour moi. De toutes les façons, Boké fait partie des préfectures de la Guinée. Conakry a été choisie comme capitale le 1er Janvier 1890. A Boké il y avait déjà un poste d’observation des Français depuis 1866. Donc Boké dépendait directement de Saint louis en tant que protectorat français. Par conséquent, c’est l’un des premiers coins de la pénétration française.

Deuxièmement, le professeur Alpha Condé a son cordon ombilical enterré à Boké. C’est affectif ! Ce n’est pas irrationnel, mais peut-être que ça peut compter pour lui. C’est symbolique en tant qu’africain. Donc si le choix tombe sur Boké, moi je n’en suis qu’heureux.

Et je souhaite que ce soit une occasion pour les fils de Boké de se retrouver et permettre également à Boké de jouir des retombées de toutes ces sociétés qui investissent dans la région. Parce que depuis 1973 la bauxite quitte Boké, la meilleure qualité que le monde ait connue, soixante cinq à soixante dix pour cent en teneur de bauxite…

Les retombées sont très très très faibles à Boké, sinon presque insignifiantes. Jusqu’ aujourd’hui, Boké est dans l’obscurité. La route pour aller à Boké, c’est un calvaire. Donc c’est une occasion, je crois pour que l’on doit revoir tout cela. Et que l’on puisse faire profiter à la population de Boké les retombées de toutes ces exportations que l’on fait pour l’ensemble de la Guinée.

Nous avons appris que les robinets qui vous permettaient de vivre vous sont fermés. C’est-à-dire que vous ne recevez plus d’émoluments, vous êtes sans salaire, pourtant vous êtes un grand commis de l’Etat. Qu’est-ce qui explique cela ? Pourquoi cela ? Qui est à la base de cela ?

C’est le fait accidentel du coup d’Etat. Le coup d’Etat est survenu à la fin de notre trimestre, le dernier trimestre de l’année. Or nos délégations de crédit sont faites par trimestre. Le dernier trimestre devait tomber après le coup d’Etat en décembre. Après le coup d’Etat on a tout interrompu. Nous n’avons pas eu de salaire, nous n’avons pas eu les indemnités de sessions qu’on avait faites. Et même les fournisseurs auxquels on doit de l’argent, leurs chèques n’ont pas été honorés et depuis lors nous sommes dans cette situation de blocage complet. J’espère que ça va s’arranger dans les jours à venir.

Que faut-il faire pour arranger cela ?

Pour arranger cela, il suffit simplement que la décision politique de rembourser aux fournisseurs ce qu’on leur doit et de nous payer à nous ce qu’on nous doit soit prise.

Concrètement qui doit prendre cette décision?

Le Premier ministre, le Président de la République. Ce sont eux qui peuvent prendre la décision politique.

Puisque nous y sommes, nous parlons de l’assemblée. Aujourd’hui, l’assemblée n’existe pas. Officiellement la Guinée n’a pas d’assemblée depuis que vous êtes partis du pouvoir, c’est le conseil national de transition(CNT) qui fait office d’assemblée nationale. Les législatives tardent à venir. Est-ce normal que nous restions aujourd’hui sans assemblée ?

Evidemment, la mise en place de l’assemblée est le dernier acte de la transition. Ça ne va pas venir comme ça subitement après une période de trouble. Moi je crois qu’il faut actuellement privilégier le dialogue entre le gouvernement et l’opposition pour que l’on puisse organiser des élections correctes. Afin qu’on mette en place le deuxième pouvoir qui est l’assemblée nationale. C’est indispensable. Sinon, les actes que l’on prend actuellement manquent de légalité. Il faut absolument que l’assemblée soit mise en place pour compléter l’état de droit.

Pour compléter l’état de droit… Aujourd’hui, cela n’est pas rassurant pour les investisseurs qui, à chaque fois entendent qu’il y a la guéguerre entre les politiques. Vous qui avez été à un moment donné le numéro deux de l’Etat, qu’est ce que cela vous fait de savoir que ces législatives peinent à venir ?

Ecoutez, je dis que c’est une question de dialogue, un manque de confiance de part et d’autre. Je crois qu’il faut rétablir le minimum de confiance et de dialogue afin qu’on puisse mettre en place l’assemblée nationale. Sinon, les hommes d’affaires qui sont aujourd’hui de très bonne foi peuvent se décourager à la longue. Parce que si les actes ne sont pas revêtus d’une légalité, ils n’ont pas de sens devant l’histoire.

La CENI qui est censée organiser les prochaines législatives a fixé la date du 29 décembre prochain. Est-ce que cette date est tenable ?

Vous savez ça dépend, si les listes sont révisées, si tout est en place normalement, je ne vois pas pourquoi on ne pourra pas faire les élections le 29 décembre. Parce que ça été annoncé il y a longtemps cas même. Je crois qu’il faut être de bonne foi pour accepter que l’on finisse enfin cette dernière étape de la transition. Je demande à tous les cadres d’accepter cela.

Vous qui écrivez en ce moment votre mémoire, d’ailleurs nous allons parler de ce mémoire tout à l’heure. Lorsque vous faites une introspection, que pouvez-vous dire de l’actualité du pays ?

Je suis malheureux parce qu’il y a eu un recul par rapport à la première République. L a première République avait mis en pied un Etat, un Etat moderne, et avait fait que la notion de nation était plus ancrée que maintenant.

Avec ces coordinations régionales, on développe l’esprit communautariste. C’est dangereux pour la consolidation de la nation. Aujourd’hui malheureusement, l’homme est choisi non pas parce qu’il a une valeur, mais parce qu’il représente une communauté. Cela est préjudiciable à l’avenir du pays. Je souhaite que les intellectuels de tous bords puissent se mettre au dessus de l’esprit communautaire et que l’on fasse prévaloir la notion de nation. A savoir, des jugements objectifs sur la compétence des Hommes, sur leur valeur morale et intellectuelle plutôt que sur leur appartenance ethnique ou régionale.

Donc pour vous, quelque part les coordinations doivent se mettre en retrait de la politique...

Elles doivent conserver leur aspect social, purement les aspects sociaux, mais pas la politique. Sur le plan politique, elles doivent être absolument neutres, sinon, comme je vous l’ai dit c’est une dérive.

A 69 ans, êtes vous aptes à apportez quelque chose à la Guinée ?

Voyez mon état physique, par vous-même, jugez si je suis capable de faire quelque chose pour le pays ou pas (Rires). Abdoulaye wade au Sénégal, il a quel âge ? Il veut se présenter encore. Il a quatre vingt et cinq ans. Moi je n’en ai que soixante neuf. Alors jugez-en, mon état de santé me permet encore de servir mon pays. Et je le ferai avec beaucoup de plaisir et beaucoup de loyauté comme toujours.

Donc c’est-à-dire que si jamais les tenants du pouvoir actuel vous faisaient appel, vous ne cracherez pas sur l’opportunité ?

ça dépend ! Je ne prendrai pas n’importe quoi. Mais là où je peux être utile au pays, je le ferai avec plaisir.

Je ne prendrai pas n’importe quoi… Qu’est ce que cela sous-entend ?

ça veut dire qu’il y a un minimum de considération que je me porte en moi-même. Même si on me déconsidère, moi je me considère un peu cas même. Donc il y a des choses, je ne suis pas à la recherche de prébende (il insiste sur le mot). Mais je veux servir le pays à la valeur de ma compétence.

L’actualité du moment, c’est aussi la mort de celui qui a pendant quarante deux ans régné sur la Libye. Une fin pitoyable pourrait-on dire…

Je ne suis pas d’accord avec la longévité des chefs d’Etat au pouvoir. Je crois qu’un mandat, deux mandats suffisent largement. Quarante deux ans c’est un peu trop, mais la manière dont on l’a fait partir, je désapprouve fondamentalement cela. D’abord, il y a l’immixtion de l’OTAN (Ndlr, organisation du traité de l’atlantique nord), ça ne se justifie pas, et la manière dont on l’a traité. Finalement, c’est un crime contre l’humanité. Il ne méritait pas cela.

Vous parlez tout le temps du premier régime. On a l’impression que vous êtes nostalgique de l’ère Sékou Touré. On le sait, à l’époque lorsque le président Sékou Touré vivait, la Guinée était présente sur la scène internationale. Imaginez si le président Sékou Touré était en vie, qu’aurait été l’issue de la crise libyenne ?

Il est difficile de prévoir ce qui allait se passer. Mais ce qui est sûr, le président Sékou Touré avait fait respecter la Guinée. Nous avions une politique extérieure très autonome. La preuve, j’ai été l’un des représentants à Paris. C’est quelque chose d’important. Je crois qu’à l’époque, la France pour la Guinée, comme elle l’a toujours d’ailleurs été, c’est notre pays de caution. Donc quand on représente son pays en France, ça signifie beaucoup de choses.

Le président Sékou Touré, s’il était vivant, il n’aurait jamais accepté l’immixtion des forces étrangères en Afrique. Jamais ! Il a toujours combattu. L’union africaine doit pouvoir régler les problèmes de l’Afrique.

Nous sommes pratiquement à la fin de cet entretien, mais bien avant cela, nous allons parler du mémoire que vous rédigez. Donc un livre qui doit sortir très bientôt. On aimerait également savoir, on a appris comme ça que les rapports entre le président Lansana Conté et vous n’étaient pas au beau fixe. Il se dit que bien qu’étant à ses côtés, il vous craignait. Il dormait d’un seul œil, paraît-il.

Mes rapports avec le président étaient très ambigus. Dire qu’il avait peur, ça je ne sais pas. Mais il se méfiait un peu de tous les intellectuels, parce qu’il avait un certain complexe. Il pensait qu’on le traitait d’ignorant et il en ressentait un complexe très très développé.

Pour ce qui me concerne, je vais le rédiger dans mes écrits.

Un regard sur la première République, la deuxième et celle d’aujourd’hui...

Celle d’aujourd’hui, le professeur Alpha Condé vient avec beaucoup de bonnes intentions. Je lui souhaite toutes les chances et tous les succès possibles. Seulement je crains une seule chose, c’est la gestion des ressources humaines. Je crains qu’il y ait un peu d’exclusionisme. Si c’est le cas, ça va créer des frustrations et la frustration peut créer la violence, la révolte.

Je souhaite qu’il soit entouré de bons conseillers et que la gestion soit un peu plus rationnelle.

Nous sommes déjà à la fin de cette interview. Votre mémoire, de quoi est ce que votre livre parlera ? Est-ce qu’on peut avoir un aperçu, une idée de ce dont vous écrivez actuellement ?

Vous avez dit mémoire ! Il s’agit de mes mémoires, de mes souvenirs depuis mon enfance jusqu’à maintenant. Je compte apporter l’expérience que j’ai vécue aux générations futures. Avec l’espoir que ça va leur servir pour éviter certaines choses et peut-être louer certaines valeurs qui font défaut aujourd’hui à la jeunesse.

Quelque chose que vous aurez bien voulu dire, partager avec ces personnes qui nous regardent (Ndlr, l’entretien a été télévisé pour Guineenews TV) aujourd’hui qu’on n’a pas abordé dans cet entretien ?

On a tout abordé. Ce que je souhaite pour mon pays, c’est la paix, la tolérance. Je souhaite que chacun se mette au travail pour que la Guinée puisse sortir de cette situation-là. Nous sommes un pays à scandale, on nous qualifie de pays riche, mais en réalité, ce n’est qu’en potentialités. Le peuple souffre à l’intérieur du pays. Vous avez aujourd’hui des familles à Conakry qui ne préparent pas. Deux, trois à quatre jours. C’est vrai qu’elles n’ont pas de quoi manger. A l’intérieur du pays, c’est pire.

Cette situation doit cesser. Pour que ça cesse, on doit se remettre au travail. Le président de la République a fait de l’agriculture sa priorité, je loue cette tendance. Il faut développer une mystique du travail, c’est indispensable. La voie à suivre, chacun de nous doit réfléchir. Ce n’est pas certain que le gouvernement trouve la meilleure voie, tout le monde doit y contribuer.

El hadj, merci de nous avoir reçus ici chez vous à la maison.

Merci beaucoup.

Réalisée par Serge Lamah

Source: Guineenews

05/11/2011


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