LE OFF DE FRANÇOIS SOUDAN
LETTRE OUVERTE A MAMADI DOUMBOUYA
Monsieur le Président,
Vous êtes fâché contre moi, je l’ai appris récemment et, je vous le confesse, sans grande surprise. Votre entourage vous a persuadé que derrière chaque article publié par Jeune Afrique sur votre gouvernance se profilait une ombre manipulatrice acharnée à vous nuire : la mienne. C’est votre droit, même si c’est inexact.
Jeune Afrique n’est pas la RTG et les journalistes y sont libres de décrire, avec professionnalisme, ce qu’ils savent des réalités de votre pays, sans que nul ne leur dicte la « ligne » à suivre.
Certes, cette réalité est parfois désagréable lorsqu’elle touche à certains points douloureux, comme les enlèvements et disparitions d’opposants. Notre dernière enquête publiée sur ce sujet ne suggère à aucun moment que vous êtes le commanditaire de ces rapts. En réalité, nous n’en savons rien et, quand l’un de vos proches collaborateurs me dit que cette situation vous embarrasse et vous préoccupe, je suis tenté de le croire.
Ce qui est problématique, en revanche, c’est votre silence et la vacuité des procédures judiciaires engagées. De cela, vous êtes responsable.
Vous êtes fâché contre moi et je considère cela comme le revers de la médaille du métier qui est le mien : un journaliste qui ne dérange personne est le plus souvent un mauvais journaliste.
Mais soyez-en sûr : ni moi, ni Jeune Afrique n’avons quoi que ce soit contre vous, Monsieur le Président. Certes, on vous répète que : « Soudan, c’est l’ami d’Alpha ! », ce qui, évidemment, expliquerait tout. Alors soyons clairs : Alpha Condé, votre prédécesseur, celui que vous avez renversé, est un ami de trente ans et son exil n’y change rien.
Pour autant, je considère qu’à 88 ans, il se doit de tourner la page d’un retour au pouvoir et que vous vous honoreriez en tendant la main à ce doyen historique afin qu’il puisse retrouver la terre de ses ancêtres. En aurez-vous le courage politique ?
Non, je n’ai rien contre vous. Mais sachez qu’il est deux choses sur lesquelles nous ne transigeons pas à Jeune Afrique. La première est que nous sommes, par principe, opposés aux coups d’État militaires qui ont fait tant de mal à l’Afrique. La seconde est qu’il n’y aura jamais à Jeune Afrique d’équivalent de Robert Bourgi.
Pour ceux qui l’ignorent, cet avocat bien connu vient de diffuser, après une audience que vous lui avez accordée, une vidéo assez hallucinante dans laquelle il vous couvre d’éloges bien au-delà de toute mesure crédible, faisant de vous la réincarnation des pères du panafricanisme et la référence continentale en matière de gouvernance. Vous, l’homme au « regard vif », à « la main ferme » et au « charisme certain ».
Non, nous n’avons pas chez nous de conteur de cet acabit et, si c’est cela que vous attendez de nous, vous ne pourrez qu’être déçu.
À ce propos, permettez-moi, Monsieur le Président, ce conseil d’aîné, valable pour vous comme pour tous vos pairs : ne vous laissez pas tromper sur l’étendue réelle de vos qualités et l’appréciation de vos mérites. Ne succombez pas aux mielleuses paroles qui vous feront perdre votre vigilance.
Restez lucide et méditez cette phrase du Prophète : « Gardez-vous de la flatterie, car elle est tuerie. »
Pour notre part, nous estimons que les seuls éloges qui vaillent sont ceux qu’impose la vérité, quitte à subir votre fâcherie.
François Soudan : Jeune Afrique
Fouta TV:Facebook

Écrire commentaire